La haftara lue cette semaine à l’office de rosh Hachana est tirée du livre de Samuel, qui ouvre l'histoire des prophètes d'Israël et nous plonge dans les derniers temps des juges, alors que le peuple vacille entre fidélité et oubli de D.ieu. Le texte nous raconte le récit d'Hanna, femme d'Elkana, accablée par sa stérilité, et qu'une rivale, Penina, ne cesse d'humilier.
Chaque année, montant au sanctuaire de Silo, elle porte sa douleur en silence, jusqu'au jour où, alors que le grand prêtre Éli l’observe de loin, elle forme un vœu : si D.ieu lui donne un fils, elle le consacrera à son service. « Et Anna parlait en son cœur, remuant seulement ses lèvres, et sa voix ne se faisait point entendre. Et Éli crut qu'elle était ivre. » Ce verset n'est pas une simple touche de réalisme : c'est devenu une des sources fondamentales de notre compréhension de la prière. Le Talmud le cite en effet dans le traité Berakhot, qui est consacré aux bénédictions et à la prière sous toutes ses formes — comment, quand, dans quelles conditions s'adresser à D.ieu—. Au fil d'une discussion sur la manière de prier, le Talmud (Berakhot 31a) indique que Rav Hammuna tire de ce seul verset quatre lois fondamentales :
« parlait dans son cœur » enseigne que la prière exige une intention sincère, la kavanah ;
« seules ses lèvres bougeaient » enseigne que les mots doivent être articulés des lèvres ;
« sa voix ne s'entendait pas » enseigne qu'il ne faut pas crier sa prière ;
et enfin « Éli pensa qu'elle était ivre » enseigne qu'il est interdit de prier en état d'ivresse.
Ce qui est remarquable, c'est que cette femme brisée devienne pour la tradition un modèle universel : Hanna prie dans une douleur immense, incomprise même du grand prêtre, qui la prend pour une ivrogne marmonnant des paroles incompréhensibles. Et pourtant, c'est précisément de ce moment d’effacement total que notre tradition a extrait les règles les plus profondes sur la manière de se tenir devant D.ieu.
La leçon est belle : ce qui, aux yeux du monde, ressemble à de la faiblesse ou au désordre peut devenir un modèle aux yeux de la tradition,
Notre prière n'a pas besoin d'être spectaculaire pour être entendue ; elle a besoin d'être vraie. Et peut-être faut-il un cœur brisé comme celui d'Hanna pour rappeler à celui qui prie — à celui qui souffre, à celui qu'on ne comprend pas — que devant D.ieu, aucune parole murmurée dans le secret ne se perd jamais.
sources diverses